UE : L’équilibre introuvable entre souverainetés et unité européenne
Un commentaire en marge du résultat des élections législatives en Hongrie.
De tout ce que j’ai lu sur la victoire de Peter Magyar et la défaite de Viktor Orban aux élections législatives de dimanche en Hongrie, l’article que l’historien belge David Engels leur a consacré en anglais sur le Substack Leo paraît le plus équilibré, sans jeu de mots, puisqu’il s’interroge justement sur l’apparemment introuvable équilibre entre unité européenne et souverainetés nationales.
Engels s’inscrit dans un courant intellectuel qui distingue, d’un côté, la nécessité d’une Europe unie capable de faire face aux menaces extérieures (notamment géopolitiques) et, de l’autre, un besoin de préservation des souverainetés nationales.
« D’un point de vue pro-européen (mais pas nécessairement pro-UE), écrit Engels en substance, une Hongrie plus constructive envers l’intégration européenne et moins encline à s’aligner sur la Russie, la Turquie ou les États-Unis de Trump offre un certain réconfort, car le style conflictuel d’Orban a le plus souvent renforcé une certaine forme de nationalisme en contradiction avec le patriotisme civilisationnel dont notre communauté européenne a si urgemment besoin pour survivre face à la dissolution interne et aux nombreuses menaces extérieures. »
De fait, à l’approche du 70e anniversaire de l’écrasement de l’insurrection estudiantine et populaire de Budapest par l’armée soviétique en 1956, gageons que la camaraderie affichée par Orban avec Poutine n’était pas du goût de tous les Hongrois.
Remarquons aussi que la tension entre union européenne et souverainetés nationales n’existerait sans doute pas si l’on s’en était tenu aux principes du Traité instituant la Communauté Economique Européenne dont la mission consistait à l’établissement d’un marché commun, la promotion d’un développement harmonieux des activités économiques dans la Communauté, une expansion continue et équilibrée, un relèvement accéléré du niveau de vie, et des relations plus étroites entre les États qu’elle réunit, en d’autres termes, si l’on s’en était tenu au principe de subsidiarité, qui n’a cessé d’être bafoué par les traités ultérieurs, et à la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux.
Comme en a témoigné le discours d’ouverture de la conférence « Beyond Growth » prononcé dans l’enceinte du Parlement européen à Bruxelles par la Présidente de la Commission en 2023 (cf. Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées, pp. 87 et suivantes), croissance économique et du niveau de vie et liberté ne figurent décidément plus au coeur du projet politique européen, ce sont la décroissance et la coercition.
Un « laboratoire de la résistance »
Engels craint que le départ d’Orban, quelles qu’aient été les imperfections de celui-ci, n’élimine un « dissident interne, efficace et constant » de l’UE et n’offre à celle-ci une fenêtre d’opportunité pour imposer son idéologie, son agenda, une fédéralisation accrue et ses contraintes et règlements dans des domaines divers et cruciaux tels que la surveillance de masse, la censure, les politiques migratoire et fiscale, l’éthique, érodant plus encore qu’il ne l’a déjà été le principe de subsidiarité. De ce point de vue, le changement politique en Hongrie – ce « laboratoire de la résistance » à la centralisation et au multiculturalisme – a une incidence qui dépasse ses frontières. C’est la perspective d’avenir de toute l’Europe qui est en jeu.
« Sans les frictions créées par des États soucieux de leur souveraineté, l’Union européenne risque, écrit Engels, d’accélérer sa propre radicalisation selon des lignes idéologiques déjà visibles dans les débats sur la migration, le genre, la censure et la subsidiarité – l’absence de résistance ne générant pas la modération, mais invitant à l’excès. »
Fidèle à sa ligne de pensée, Engels développe une vision « civilisationnelle » d’une Europe menacée par la sécularisation (du moins envers ses racines chrétiennes), le « wokisme » et une démographie déclinante (sa « culture de la mort »). A cet égard, il relève que si l’Europe orientale semble se libéraliser, l’Europe occidentale, par contre, pourrait, aux prises avec des tensions identitaires croissantes, être en voie de « reconservatisation ». Un tel retournement paraît toutefois douteux à courte échéance à l’analyse du programme du prochain premier ministre hongrois, même si son parti, le Tisza (tisztelet, « respect » et szabadság, « liberté », la Tisza, étant un affluent du Danube et la deuxième plus longue rivière de la Hongrie), fait partie du Parti populaire européen (PPE), qui est aussi celui auquel appartient la CDU de Mme von der Leyen.
Engels exprime une inquiétude réelle, celle de voir disparaître les derniers contre-pouvoirs internes de l’UE. Avec des médias grand public idéologisants et une culture de la politique comme carrière professionnelle, cette inquiétude paraît légitime.
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