Sommes-nous face à un basculement historique majeur ?
La philosophie de l'histoire de Hegel appliquée à notre époque.
L’argument de cet article est que Trump doit être compris comme un « individu historique mondial » dans le sens de « weltgeschichtliches Individuum » où l’entendait Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) dans sa philosophie de l’histoire.
John B. Judis, un journaliste et auteur américain (dernier ouvrage en date : Where Have all the Democrats gone?), titulaire d’une maîtrise en philosophie de l’Université de Californie à Berkeley, confie dans un article « What Hegel Knew About Trump » sur le Substack Persuasion s’être replongé dans la lecture des Leçons sur la philosophie de l’histoire de G. W. F. Hegel (publiées en 1837) pour comprendre notre époque et le monde sous Trump.
Trump ne serait pas simplement un dirigeant politique atypique, mais un agent de transition entre deux époques de l’histoire. Qu’il en ait ou non pleinement conscience, il accélère la fin de l’ordre ancien (datant d’après la fin de la Seconde Guerre mondiale et basé sur le consensus économique et géopolitique du libre-échange, de la mondialisation, des alliances et des institutions internationales) et l’émergence (favorisée par les crises et les tensions autour de la migration) d’un ordre nouveau.
En rejetant le libre-échange, en affaiblissant les alliances et les institutions internationales, en agissant de manière unilatérale et en allant jusqu’à remettre en cause la démocratie elle-même, Trump agit, selon Judis, comme ces grandes figures de l’histoire que furent César et Bonaparte. Il est douteux que ces derniers aient eu pleine conscience de toute la portée transformatrice de leurs agissements à leur époque et il est vraisemblable que ceux de Trump n’aboutiront pas au résultat final escompté à l’appui de ses objectifs idéologiques, mais les changements seront profonds et irréversibles.
En effet, animés par ce que Hegel appela la « ruse de la raison », c.-à-d., comme l’explique Judis, « la somme des forces historiques échappant au contrôle de tout individu », les changements ne sont invariablement pas en ligne avec les attentes. C’est, dit Hegel, mû par « une impulsion inconsciente qui a permis l’accomplissement de ce pour quoi le moment était venu » et, ajoute Judis, une volonté de défier les coutumes et moeurs de l’époque, que César transforma Rome de république en empire.
La fin d’une époque
Dans une interview au Financial Times en 2018, l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger, auquel la philosophie de l’histoire de Hegel n’était assurément pas inconnue, déclara : « Je pense que Trump pourrait être l’une de ces figures de l’histoire qui apparaissent de temps à autre pour marquer la fin d’une époque et la forcer à renoncer à ses vieilles prétentions. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il en soit conscient, ni qu’il conçoive une grande alternative. Cela pourrait n’être qu’un hasard. »
Pour atteindre leurs objectifs, ces grands individus de l’histoire (au rang desquels figure aussi Alexandre le Grand) « doivent piétiner bien des fleurs innocentes, réduire en miettes bien des objets sur leur passage », écrit Hegel. Pouvant passer pour des monstres aux yeux de leurs contemporains, ils « semblent avoir tout fait sous l’impulsion d’une passion plus grande – d’une soif morbide – et, à cause de cette passion et de cette soif, ne pas avoir été des hommes moraux ».
Si ce n’est, commente Judis, que Hegel, tout à l’optimisme des Lumières, considérait les progrès de l’Histoire sous un angle positif, les parallèles avec notre époque sont saisissants. Nous sommes décidément loin de la conviction propre au libéralisme économique que l’on pouvait atteindre la paix et la prospérité pour tous grâce à la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes, la facette géopolitique de l’internationalisme libéral que Judis fait remonter à Woodrow Wilson (1856-1924 ; il servit comme président des Etats-Unis de 1913 à 1921), mais qui n’a été mis en place qu’après la Seconde Guerre mondiale.
Une figure de rupture
Le « sens de l’Histoire » est un concept qui n’est jamais passé de mode. Que l’on se souvienne de la thèse célèbre de Francis Fukuyama sur « la fin de l’histoire » postulant en 1992, après la fin de la guerre froide, que la démocratie libérale et le capitalisme constituaient le point final de l’évolution idéologique humaine. Cette notion était inspirée de Hegel, selon lequel les hommes croient agir en fonction de leurs intérêts, mais servent en réalité une trame historique qui les dépasse.
Appliquant tout ceci à Trump, Judis avance qu’il pense peut-être défendre les intérêts de l’Amérique, mais qu’il pourrait provoquer des bouleversements géopolitiques durables et contribuer en fait à accélérer son déclin relatif. En tout état de cause, Trump correspond au modèle du grand homme historique en ce que son mépris des institutions et son usage assumé de la force rompent avec les normes politiques à une échelle inégalée à notre époque. Mais, dans une dynamique longue, sans doute Trump, figure de rupture, ne fait-il qu’exploiter les fractures existantes et accélérer des tendances historiques profondes. Et, s’il est à croire qu’il ne constitue pas une anomalie temporaire, nous sommes face à un basculement historique majeur.
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