L’historien belge David Engels, auteur de l’essai Le Déclin. La crise de l’Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies et d’autres ouvrages sur l’Europe civilisationnelle, est revenu sur ces sujets dans un article récemment paru sur Substack, intitulé Billionaire Socialism. En exergue, il cite le journaliste-essayiste américain Rod Dreher dans un article qui a paru en 2020 dans The American Conservative :
« De nombreux conservateurs fonctionnent encore selon un cadre largement dépassé qui considère les grandes entreprises comme fondamentalement conservatrices. L’idée, inspirée de Rand, est que les entreprises sont les antagonistes du gouvernement. Les conservateurs se sont longtemps rangés naturellement du côté des entreprises. Mais, devinez quoi ? Les grandes entreprises sont désormais dans le camp adverse. C’est sans doute une menace plus grande pour les valeurs conservatrices que l’État. »
Engels postule que, sous la coupe de grandes entreprises, dont on s’attendrait à ce qu’elles servent de modèles de libertarianisme mais qui se positionnent derrière la vision du monde culturelle et politique pseudo-socialiste de la Grande Réinitialisation (l’idée de Great Reset lancée par le Forum économique mondial en 2020), le système politique occidental évolue vers une forme de « socialisme des milliardaires ».
Ce régime combinerait paradoxalement un capitalisme oligarchique, un progressisme idéologique et un contrôle social des masses et il conduirait à la disparition progressive de la démocratie libérale. Engels explique le choix du qualificatif « pseudo-socialiste » pour désigner cette évolution par le fait que libéralisme et socialisme dans leur forme actuelle ne s’opposent plus mais adhèrent à une vision matérialiste de l’homme que l’on peut attribuer aux mêmes racines idéologiques.
Les clivages classiques sont dépassés
Engels part du constat que les grandes entreprises technologiques et financières épousent désormais des valeurs généralement associées à la gauche culturelle (diversité, multiculturalisme, climat, etc.).
Dans cette perspective d’extrême individualisme et d’extrême collectivisme, le grand capitalisme globalisant, le progressisme culturel et la bureaucratie étatique sont devenus des alliés structurels et les clivages classiques gauche/droite, libéralisme/socialisme ne sont plus adéquats pour interpréter une réalité structurée par la rage réglementaire de la gauche et le lobbying des intérêts particuliers.
La grande victime de cette évolution est la classe moyenne, la bourgeoisie révolutionnaire d’antan, moteur du renversement de l’ordre féodal et de la mise en place du capitalisme moderne, porteuse de l’indépendance économique, de la démocratie parlementaire et de l’ordre civique. A sa place, émergent une élite technocratique et ultra-riche d’une part, un lumpenprolétariat - les « déplorables » de Mme Clinton - d’autre part, d’autant plus incapable de mener une lutte politique organisée qu’il se voit privé de liberté d’expression et, à force de cordons, de représentation politique, et mis en état de dépendance par les politiques sociales et une culture du divertissement.
Ces sous-phénomènes du déclin de l’Occident se manifestent à des degrés différents aux Etats-Unis (plus ploutocratiques) et en Europe (plus technocratique). Marx avait prédit à juste raison qu’un capitalisme débridé mènerait à des monopoles et engendrerait des structures autoritaires. Il n’a eu tort que dans la mesure où il a cru que le socialisme surmonterait ces difficultés, or il s’avère qu’il y a complémentarité là où il a vu un antagonisme. Qui plus est, les laissés-pour-compte manquent de conscience de soi et de tout sentiment d’appartenance sociale et sont soumis à l’endoctrinement politique, la fragmentation ethnique et culturelle et, enfin et surtout, la peur (terrorisme, pandémies, etc.).
La nouvelle servitude volontaire
Que des tenants de l’économie de marché et de la démocratie classique des deux côtés du paysage politique s’inquiètent de ces dérives et prônent un retour à ces notions ne change rien, selon Engels, au fait qu’une vaste majorité de gens de toutes sensibilités sous-estiment le potentiel de nuisance de l’idée d’une Grande Réinitialisation, qu’ils considèrent utopique, et se joignent à la lutte contre les barrières socio-culturelles conservatrices qui, précisément, les protègent du chaos.
La Grande Réinitialisation, avertit Engels, implique non seulement la mise en place d’une économie planifiée pour l’immense majorité des citoyens et la concentration d’un pouvoir inimaginable entre les mains d’une infime minorité, mais aussi la fin du capitalisme et du progrès. L’informatisation, la robotisation, l’IA et le transhumanisme transformeront les masses en simples rouages dans un cycle perpétuel qui, après la disparition de la classe moyenne, reposera sur la stagnation plutôt que sur l’expansion – et nous enverra sur la route de la servitude avec le communisme comme destination.
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