Ivan van de Cloot, le fondateur du think-tank flamand Merito, ne fait pas partie de ces économistes qui cherchent à être omniprésents dans les médias et s’y répandent en prophéties de malheur et en recettes éculées – prédire, voire préconiser, toujours plus d’impôts et de taxes n’exige aucun effort d’imagination. En outre, cela a-t-il jamais aidé à redresser la situation économique d’un pays ?
Dans le dernier numéro du magazine trimestriel Doorbraak, van de Cloot procède à une analyse sans concessions, comme on en voit rarement dans la paléopresse, de la situation économique de l’Union européenne. Guerre en Ukraine, stagnation économique et déficits galopants, à chaque fois, constate- t-il d’entrée, les politiciens européens se réfugient derrière des vœux pieux. Un débat franc et rationnel sur ces sujets paraît depuis longtemps impossible.
Certes, le « rapport Draghi », du nom de l’ancien président de la BCE et du gouvernement italien, a brisé un tabou. Il a qualifié la situation économique européenne de préoccupante. Plus récemment, le chancelier de la République fédérale allemande a reconnu que des pans importants de l’économie de son pays ne sont plus concurrentiels. De fait, l’industrie allemande est en récession profonde et l’économie se rétrécit depuis deux ans. Les choses ne sont pas près de s’améliorer. La Chambre de commerce et d’industrie prévoit une nouvelle baisse du PIB pour 2025. Et, la deuxième plus grande économie européenne ne se porte guère mieux.
En présentant ses mesures d’assainissement budgétaire qui conduisirent à la chute du gouvernement français, le Premier ministre Bayrou tint un discours qu’aucun chef de gouvernement belge n’a osé tenir depuis longtemps : « La France n’a pas connu de budget en équilibre depuis 51 ans. Depuis 51 ans, tous les ans, les dépenses s’accroissent, les déficits se répètent, et les dettes s’accumulent. [...] Nous dépensons, mais nous ne revenons jamais en arrière. C’est devenu un réflexe, et pire encore, une addiction. Les dépenses ordinaires du pays, les dépenses pour notre vie de tous les jours, pour les services publics, pour les retraites, pour rembourser nos feuilles de sécurité sociale, nous avons pris l’habitude de les financer à crédit. »
Ne pas se tromper de diagnostic
van de Cloot ne pratique pas la langue de bois. L’affaiblissement du tissu économique allemand ne date pas d’hier et la politique climatique inconsidérée que les gouvernements allemands successifs ont poursuivie n’est pas pour peu dans le malaise actuel. Officiellement, il est encore question d’une adaptation nécessaire à la « décarbonation ». La réalité est que la sortie du nucléaire (décidée par le gouvernement de Mme Merkel en réaction panique à l’accident qui s’est produit dans la centrale de Fukushima à la suite du tsunami du 11 mars 2011) n’a rien à voir avec la « décarbonation » et tout à voir avec une décision politique idiote qui a privé l’Allemagne d’une source d’énergie fiable, stable et bon marché (et décarbonée !) et a porté un coup de Jarnac à son industrie, la colonne vertébrale de son économie et de sa prospérité.
Et, ce nonobstant, l’Allemagne n’a toujours pas fait marche arrière ! Pire, ses entreprises ont investi massivement en Chine où elles espéraient produire moins cher et aussi tirer profit de la croissance économique et se sont gentiment fait voler leur technologie et leur know-how. En- suite, pour comble de malheur, vinrent la guerre en Ukraine et la fin des livraisons de gaz russe bon marché. Le Chancelier Merz a annoncé un plan de relance (Wachstumsinitiative) à coups de milliards, mais ce ne sera pas suffisant. Encore faudrait-il s’attaquer aux prix élevés de l’énergie, à la bureaucratie démesurée, à l’inflation sauvage de règles et à l’insécurité juridique. La Belgique, fait remarquer van de Cloot, a montré que la tâche n’est pas facile, a fortiori quand ce sont toujours les mêmes qui monopolisent le pouvoir...
L’Allemagne souffre aussi d’un changement de mentalité sur le plan sociétal. Elle a perdu le sens de la prévoyance et de la minutie qui avait présidé à son miracle économique après la Seconde Guerre mondiale. Avec la création de l’euro sous l’égide de la Bundesbank, on s’attendait à ce que l’Europe se germanise, c’est le contraire qui s’est produit. La question subsidiaire est de savoir si le processus est réversible.
L’Union européenne dans le déni
Le problème crucial, observe van de Cloot, est qu’à la tête de l’Union européenne règne le déni. Qu’un personnage faisant partie de l’establishment comme Draghi déclare que l’UE fait face à un « défi existentiel » en raison de sa panne de croissance, de sa baisse de productivité et de son déclin démographique constitue une avancée. Qu’il avertit que le retour à la compétitivité ne peut se faire au détriment de la cohésion sociale et de l’égalité des chances, c’est évident, mais qu’il subordonne ce retour à la poursuite de la décarbonation et néglige de tordre le cou à quelques mythes persistants de la politique du climat, comme de prétendre que les mesures se financeront d’elles-mêmes, c’est, affirme van de Cloot, du non-sens.
Que la conversion à un monde soi-disant zéro carbone ne coûtera rien au citoyen, toute personne sensée sait que c’est du bluff. Draghi a posé le bon diagnostic mais les remèdes qu’il prescrit restent ancrés dans une vision bureaucratique et typiquement latine de l’économie, à savoir qu’il entre dans les prérogatives de l’État de la diriger et qu’il suffit d’injecter des mannes d’argent dans de lourds programmes d’innovation administrés par quelques têtes enflées du monde académique pour obtenir des résultats. Le modèle européen est à l’opposé de l’américain. Celui-ci laisse faire les entreprises et légifère après coup au vu des problèmes qui surgissent, favorisant la flexibilité et une innovation rapide, quand en Europe on légifère à tout va, ralentissant l’innovation et favorisant la bureaucratie.
Si l’on cherche à provoquer un changement concret, c’est à elle qu’il faut s’attaquer, d’abord et en urgence. Aux gouvernements des Etats membres de l’UE d’assumer leurs responsabilités - c’est à ça que sert leur droit de veto -, car vous ne verrez jamais une bureaucratie se saborder d’elle-même.
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