Dans sa chronique « The Long View » du FT daté du 28 février 2026, Katie Martin est revenue sur la problématique soulevée par la récente dystopie de Citrini Research, dont il fut question ici, en se demandant ce qui se passera : l’IA vous fera-t-elle perdre votre emploi ou vous ruinera-t-elle d’abord ? Les récits sur les effets de la révolution technologique en cours divergent.
L’an dernier, on se demandait encore si les valorisations boursières spectaculaires des entreprises au coeur de l’IA étaient justifiées par l’utilité de celle-ci et la possibilité de la monétiser ou si elles consistaient en une énième bulle spéculative. De trimestre en trimestre, les résultats de Nvidia ont assuré le show et le cours de l’action n’a cessé d’enchérir.
Nous sommes à présent entrés dans une nouvelle phase, fait remarquer Martin. Nvidia a à nouveau publié des résultats au-delà des attentes, mais le marché est resté largement impassible, signalant que le stade de l’excitation primaire à l’égard de cette hénaurme entreprise est révolu. Désormais, on se pose d’autres questions, non plus de savoir si l’engouement pour cette technologie est justifié, mais si cette dernière ne va pas finalement dépasser toutes les attentes – et rendre nombre d’entreprises et d’emplois obsolètes.
C’est l’idée développée par Citrini Research dans son post dominical et vespéral qui jeta l’effroi sur Substack (et les marchés) et projeta son auteur sous les feux de la rampe. Du coup, une prévision de profit de Nvidia de l’ordre de 78 milliards de dollars pour le premier trimestre de l’année 2026 n’a pas suffi à mettre du baume au coeur des investisseurs.
Les éditeurs de logiciels furent parmi les premiers à être en ligne de mire des questionnements existentiels liés à l’IA et à souffrir quant à leur valorisation boursière. Cependant, comme l’a fait remarquer Frank Flight, un stratège macro chez Citadel Securities, les offres d’emplois pour des ingénieurs logiciels sont en augmentation de 11 % sur base annuelle. D’une manière générale, les données tendent à indiquer qu’il n’y a pas de risque d’un remplacement massif imminent - ni des logiciels ni de leurs ingénieurs.
C’était l’avis exprimé ici même par votre palingénésiste dès après que la dystopie de Citrini, quand bien même fût-elle structurée et argumentée de manière convaincante, eut été publiée. En fait, elle n’a rien de bien neuf. Elle relève du sophisme de la masse fixe de travail (en anglais : le lump-of-labour fallacy), c.-à-d. d’un raisonnement faux malgré une apparence de vérité. En l’occurrence, l’erreur est de penser qu’il existe, dans une économie, une quantité fixe de travail ou d’emplois à répartir entre les travailleurs. (Si cela vous rappelle quelque chose, c’est que cela doit. Le monde politique n’est pas connu pour regorger d’économistes de terrain.)
Selon cette idée fausse, si des machines remplacent des jobs, il en resterait moins pour les humains, parce que la masse de travail disponible serait limitée. Ne pourrait-on pas imaginer le contraire ? Et, si c’était les machines qui étaient en nombre limité ? L’erreur consiste à considérer le travail comme une quantité finie et donc le nombre d’emplois comme fixe, l’IA ne faisant que substituer du travail machine à du travail humain dans une quantité fixe.
Un économiste de la Federal Reserve Bank of St. Louis, Scott A. Wolla, s’est attaqué à ce sophisme dans un article paru en novembre 2020 sous le titre « Examining the ‘Lump of Labor’ Fallacy Using a Simple Economic Model ». Il démontre que la quantité de travail et donc d’emplois n’est pas fixe, mais dépend de la demande de biens et services et de la croissance économique. Appliquer un raisonnement à somme nulle selon lequel un groupe ou un facteur de production gagne des emplois nécessairement au détriment d’un autre est fallacieux.
Un simple exemple suffit à prouver que cela ne se passe pas ainsi. En 1900, environ 41 % de la main-d’œuvre américaine travaillait dans l’agriculture ; en 2000, ce chiffre s’élevait à environ 2 %. Or, ni la production agricole ni le nombre d’emplois n’ont diminué : de nouveaux emplois ont été créés dans l’industrie, le commerce, les services. Historiquement, rappelle Scott A. Wolla, toutes les avancées technologiques majeures (la vapeur, l’électrification, le moteur à combustion interne, l’informatique) ont suivi ce schéma.
L’économie est un flux dynamique circulaire qui grandit avec l’innovation et la productivité ainsi que l’ajout de ressources productives (le capital et le travail), à condition de les laisser s’agencer et s’ajuster spontanément par sérendipité. Les effets n’en seront pas immédiatement et uniformément répartis sur le marché du travail, et celui-ci devra s’adapter, mais l’innovation et la croissance économique, à moins d’entraver celle-ci pour des motifs idéologiques, créent nécessairement de nouvelles opportunités d’emploi.
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MERCI pour ce texte très intéressant et UTILE!