La Banque centrale européenne et la Commission européenne visent à lancer un euro numérique d’ici 2029, officiellement afin de réduire la dépendance de l’Europe vis-à-vis des plateformes de paiement numérique étrangères et renforcer la souveraineté monétaire de l’Europe.
Les opposants à l’euro numérique (en tant que monnaie numérique de banque centrale) avancent plusieurs types d’arguments. Tantôt ils reposent sur des risques réels de menaces sur les circuits bancaires traditionnels, tantôt ils relèvent de craintes politiques ou sociétales. La plus fréquente est celle d’un Big Brother financier, un système de surveillance et d’atteinte à la vie privée, les transactions étant traçables et susceptibles d’être analysées et utilisées par les autorités à des fins de contrôle social et de restrictions d’usage (blocage, expiration, etc.).
Le Financial Times a rapporté dans un article du 26 mars 2026 que Fernando Navarrete, le principal rapporteur du Parlement européen en charge d’évaluer l’euro numérique, qui était jusqu’à présent partisan d’une version light, soutient désormais pleinement le projet en l’état et que ce dernier serait vraisemblablement approuvé lors d’un vote décisif prévu avant le mois d’août.
Entretemps, un économiste de la BCE, Alejandro Zamora-Pérez, a publié un working paper intitulé Who owns crypto in the euro area? Drivers of crypto adoption, payment use, and its interaction with fiat cash, dans lequel il s’interroge sur le profil des détenteurs de cryptomonnaies dans la zone euro à partir d’une enquête sur les paiements dans la zone réalisée en 2022 auprès d’environ 40 000 adultes dans 17 pays. Les détenteurs de cryptomonnaies sont majoritairement de sexe masculin et font partie des couches les plus jeunes et les plus aisées de la population. En effet, ils disposent d’un surplus d’argent, liquide et investi.
L’étude constate néanmoins un écart important et surprenant entre le nombre de personnes qui possèdent des cryptomonnaies et le nombre très restreint de celles qui les utilisent réellement pour leurs paiements. L’écart s’explique certes en partie par la nature bilatérale du marché des paiements et à l’impréparation des commerçants, mais intervient aussi un facteur comportemental, à savoir que le marché global des cryptomonnaies dans la zone euro consiste en un mélange de deux catégories de détenteurs distincts, les investisseurs, d’une part, et les utilisateurs transactionnels de niche, d’autre part. Ces derniers tentent de retrouver dans les cryptomonnaies tout ce qu’ils apprécient dans le cash, mais sous forme numérique.
Comme le montre le graphique ci-dessous, extrait de l’étude de l’économiste de la BCE, il existe des différences notables entre les pays européens. Les deux États membres de l’UE les plus favorables aux cryptomonnaies seraient l’Autriche (avec les Zoomers de la Gen Z, 1997-2012, en tête) et le Portugal (avec les Millennials de la Gen Y, 1981-1996, les premiers « natifs numériques », les pionniers des réseaux sociaux). La Grèce présente un profil générationnel particulièrement marqué puisque les Zoomers et les Millenials sont très impliqués dans les cryptomonnaies alors que les Baby Boomers (1946-1964) ne le sont pas du tout. Ils n’en sont pas friands non plus en Lituanie et en Italie, ni proportionnellement dans la plupart des autres pays.
La grande majorité des détenteurs européens de cryptomonnaies se contentent de « HODLer » (verbe inspiré du mème HODL pour « Hold On for Dear Life », s’accrocher pour la vie) ; ils ne s’en servent pas pour effectuer des paiements. Ceux qui effectuent des paiements ont toutefois un profil semblable aux « HODLers » en termes de sexe, de niveau d’éducation et de revenus, mais confient qu’ils privilégient l’argent liquide pour la confidentialité qu’il offre. Les utilisateurs de cryptomonnaies sont plus enclins à disposer d’une réserve d’argent liquide à titre de précaution, mais ils apprécient la rapidité des paiements en ligne et aiment ne pas avoir à transporter d’argent liquide sur eux.
Les personnes désireuses d’effectuer leurs transactions dans l’anonymat sans avoir à transporter des sacs de billets, n’ont apparemment pas à s’en faire à condition d’être plus raisonnables que celles – suivez ce regard inquisiteur qui se demande où l’affaire en est – chez qui on en avait naguère trouvé pour 1,5 million d’euros dans des sacs de provenance exotique. En effet, aux dernières nouvelles, l’euro numérique permettrait d’avoir jusqu’à 3 000 € dans son portemonnaie numérique et de payer hors ligne en principe en toute confidentialité, comme avec du cash, mais sans laisser d’empreinte biologique. Seuls le débiteur et son créancier seraient au courant de la transaction.
Ce serait plus confidentiel encore que le bitcoin, puisqu’il n’y aurait pas de registre blockchain à investiguer, ni rien (du moins pour ceux qui croient que c’est ainsi que cela marche dans le monde numérique). Si tel était le cas, la MNBC de la BCE risque fort de s’attirer les faveurs de bien singuliers intercesseurs et intercédés.
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