Stuart Kirk est un orateur aussi brillant que l’est sa plume. Il avait été journaliste au Financial Times pendant dix ans (une période qu’il qualifia de « la plus heureuse de son existence ») avant de devenir « global head » de l’investissement responsable chez HSBC Asset Management. C’est en cette qualité qu’il s’exprima lors d’une conférence « Moral Money » organisée par le FT le 20 mai 2022, s’en prenant au passage aux interventions d’un certain Mark Carney (l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et aujourd’hui - qui pourrait l’ignorer après son récent discours à Davos - le premier ministre du Canada) et Sharon Thorne (à l’époque la présidente du « Global Board » de la firme d’audit et de conseil Deloitte) qui l’avaient précédé à la tribune de la conférence.
Stuart Kirk avait intitulé son exposé « Pourquoi les investisseurs n’ont pas à s’inquiéter du risque climatique », corroborant la prophétie de l’artiste américain et grand représentant du pop art Andy Warhol selon lequel « à l’avenir chacun aura droit à un quart d’heure de célébrité mondiale ». Son exposé lui valut en un premier temps d’être suspendu de ses fonctions par HSBC et par la suite de les quitter, sans grand regret apparent, et de reprendre du service au Financial Times.
Il n’a fort heureusement rien perdu de sa verve, ni ne s’est déjugé. Il n’a d’ailleurs eu aucune raison de le faire puisque les faits ont confirmé ses prédictions. Dans un article dans le FT, il est revenu sur ces antécédents avant d’appliquer la même logique à la situation financière actuelle. A l’ère du max-woke, a-t-il écrit en substance, c’était marrant de titiller les gens qui flippaient à propos des risques financiers liés au climat. Il prit l’habitude de comparer la fréquence d’utilisation dans les médias des mots « apocalypse » ou « point de bascule » par rapport à l’évolution du cours des actions.
Plus on parlait de l’imminence de la catastrophe climatique, plus les actifs à risque grimpaient. L’apocalypse se conjuguait avec des rendements supérieurs. Il ne prétendait nullement qu’il y avait un quelconque lien de causalité, mais avançait trois explications possibles à ce curieux phénomène : la première, que le risque climatique n’avait aucune influence sur l’évolution des cours des actions ou, en tout cas, qu’elle était moindre que la croissance économique, la rentabilité des entreprises, les facteurs démographiques et la technologie ; la deuxième, que le risque était déjà pris en compte, une réduction des émissions ne pouvant qu’améliorer les perspectives ; la troisième et dernière, que les investisseurs étaient de dangereux naïfs face au péril. (Les écolos en étaient persuadés et le restent.)
Stuart Kirk était intimement convaincu que la première hypothèse était la plus plausible - à l’époque c’était loin de refléter l’opinion majoritaire. A y réfléchir, il se dit que la situation actuelle présente un dilemme similaire. Comme pour le réchauffement climatique, la peur s’est généralisée depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. Pourtant, fait-il observer, les actions dans le monde entier ont atteint ou sont proches de leurs sommets. Comme avec le tapage autour du seuil de 1,5 °C, l’angoisse règne. En cause, les menaces, les pressions, les disruptions.
Les marchés financiers ont une hantise de l’incertitude. Trump n’arrête pas de l’alimenter. Or, dans le même temps, les cours des actions enchérissent. Afin de comprendre ce qui se passe, il se propose de recourir à la même logique de marché que pour le climat : premièrement, le trumpandémonium n’a aucune influence sur les rendements boursiers si votre portefeuille d’actions est bien diversifié, sauf qu’il y a un surcroît de volatilité ; deuxièmement, Trump étant omniprésent dans l’actualité, personne n’est censé ignorer ses faits et gestes, les marchés sont efficients, le chaos est déjà pris en compte dans les cours. Ça ne peut être pire que ça ne l’est déjà et dans environ 1000 jours il sera parti.
La troisième hypothèse est que les investisseurs se trompent sur Trump et tout le reste. Aveuglés par les emballements de cours, ils ne voient plus le danger nulle part. Les marchés sont surévalués et un retour de manivelle est inévitable. « Le fait que mon portefeuille soit composé à 100 % de liquidités vous indique, conclut-il, pourquoi je crois que les marchés grimpent malgré Trump. » Clairement, c’est l’hypothèse la plus pessimiste des trois. Il appartient à chacun de dompter son « animal spirit » (cf. Keynes) et de mettre son portefeuille en conformité avec l’hypothèse qu’il retient.
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