Le Léviathan s’invite à votre table
Où l’État peut-il trouver de l’argent si ce n'est chez vous ?
Si vous vous souciez un tant soit peu de tenter de préserver le pouvoir d’achat de votre épargne, c’est à dire de la partie de vos revenus dont vous avez décidé de différer l’utilisation afin de faire face à l’imprévu, d’en faire usage à l’heure de la retraite ou d’en gratifier vos enfants, vous ne manquez pas de recevoir des lettres supposées d’informations financières à la tonalité alarmiste ou catastrophiste, bien dans l’air du temps, qui dissimulent à peine leurs visées commerciales.
Ces lettres utilisent tous les ressorts classiques de la communication moderne, du poids des mots au choc des images, le ton dramatique et prophétique (« crise totale », « alimentée par la peur », « pays entier qui glisse », « changement d’époque »), l’annonce apocalyptique d’un basculement historique avec pour message « les épargnants sont en première ligne : l’État cherche où trouver de l’argent et il n’y en a qu’à un seul endroit, chez vous ». Votre épargne est menacée, abonnez-vous. Mais encore !
Le test de la guimauve
Tout n’est pas faux. Le psychologue Walter Mischel, professeur de l’université Stanford, a mené en 1970 une étude sur la gratification différée connue sous le nom de « marshmallow experiment » (le « test de la guimauve »). Des enfants avaient le choix entre manger la friandise immédiatement ou en recevoir une seconde s’ils attendaient. Les études de suivi ont montré que les enfants capables d’attendre obtenaient généralement de meilleurs résultats dans la vie, tels que mesurés par les scores aux épreuves d’aptitude aux études supérieures, les études accomplies, l’indice de masse corporelle et d’autres indicateurs de qualité de vie. Bref, les gens qui savent différer leurs gratifications et épargner sont plus intelligents que les autres.
Cela explique que des gens beaucoup moins intelligents qu’eux s’attaquent à eux et à leur épargne pour assurer le train-train d’encore moins malins qu’eux et asseoir leurs pouvoirs et leurs privilèges. « L’État, c’est moi », aurait déclaré Louis XIV pour affirmer la primauté de l’autorité royale devant le Parlement de Paris en 1655 et symboliser l’absolutisme de la monarchie, l’idée que le royaume et l’Etat se confondaient dans sa personne. L’idée est ancrée dans l’esprit de ceux qui nous gouvernent, souvent à l’insu de notre plein gré (songez notamment à la particratie et à l’eurocratie), et dont il est difficile de prétendre qu’ils s’intéressent au bien commun ou fassent preuve de sagacité.
Si les lettres de cabotinage financier exagèrent - sans doute le monde est-il en pleine recomposition, mais l’annonce de son effondrement est, espérons-le, prématurée -, lesdites lettres s’appuient sur des tendances bien réelles : hausse des déficits et de la dette publique en Europe, tensions géopolitiques, grippage du commerce mondial. Ces tendances comportent des risques. Si l’on en juge par ses deux plus grandes économies, l’Allemagne et la France, l’Europe est mal embarquée. En France, la dette publique est estimée à 114% du PIB, son service pèse de plus en plus lourd dans ses comptes, et l’instabilité politique règne. L’Allemagne, moins vulnérable fiscalement, souffre d’un ralentissement économique marqué par nombre de faillites et de licenciements et le commerce mondial n’en est pas la seule cause : l’Allemagne est aussi victime de ses absurdités politiques.
Résilience et tournant économique
Le reste du monde n’affiche pas la résilience macroéconomique, ni le privilège exorbitant des Etats-Unis dont le dollar est la monnaie de réserve mondiale. Leur protectionnisme pourrait néanmoins se retourner contre eux (en les privant de chaînes d’approvisionnement plus efficaces et de cerveaux extérieurs qu’ils attiraient jusqu’à présent) et leur dynamisme économique souffrir de leurs nouvelles orientations politiques. De plus, leur dette publique s’élève à plus de 35 000 milliards de dollars, 125 % du PIB, et leur privilège impérial ne sera pas éternel. (Les intérêts sur la dette pèsent déjà plus que le budget de la défense nationale, c’est tout dire.) L’intelligence artificielle, le dernier pilier tangible de la suprématie, attire les capitaux mondiaux et soutient le dollar. Sauvera-t-elle la mise et pendant combien de temps ?
Un tournant stratégique majeur sur le plan économique est le passage de la dominance du coût du travail à l’ère de l’automatisation et de la précision. Contrainte et forcée par le vieillissement de sa population, la Chine assume pleinement cette transition. Elle installe plus de robots que le reste du monde. C’est à cela aussi que se mesure le handicap de l’Europe et le risque de désindustrialisation, outre qu’elle dépend de ses importations d’énergie (la transformation de celle-ci est le moteur de l’activité économique). Il est grand temps que les Etats membres reprennent la main sur l’Union européenne et, au besoin, virent l’actuelle Commission, ou en brident les prérogatives, à défaut pour les zombies du Parlement européen de le faire, et qu’ils remplacent l’idéologie décroissantiste actuellement prégnante par une politique de laissez-faire économique. C’est la voie qu’a choisie la démocratie la plus peuplée (un double avantage économique en termes de marché) au monde, l’Inde, laquelle a apparemment aussi décidé de lier sa roupie au renminbi chinois, les deux devises évoluant - ce ne peut être une simple coïncidence - dans un couloir de stabilisation depuis 2016, ainsi que l’a montré Charles Gave, un perspicace économiste français (il y en a, à preuve le dernier Prix Nobel d’économie).
L’UE et nombre de ses Etats membres croulent sous le poids de leurs bureaucraties, tout comme la Chine au XVe siècle, après que Yongle, le troisième empereur de la dynastie Ming, fut monté sur le trône en 1402 et, mal avisé, s’empressa de centraliser, hiérarchiser, codifier, contrôler. La Chine a eu besoin de six siècles pour s’en remettre.
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