A une question posée lors d’un point presse de son département, le 12 février 2002, à propos des armes de destruction massive que l’Iraq était censée détenir et tentée de fournir à des organisations terroristes et de l’existence de preuves, le secrétaire à la Défense de l’époque, Donald Rumsfeld, s’était lancé dans une fumeuse réponse :
« Les rapports qui affirment que quelque chose ne s’est pas produit m’intéressent toujours, car comme nous le savons, il y a des choses que nous savons (« known knowns »), des choses que nous savons que nous savons. Nous savons aussi qu’il y a des choses que nous ne savons pas (« known unknowns »), c’est-à-dire que nous savons qu’il y a certaines choses que nous ne savons pas. Mais il y a aussi des inconnues inconnues (« unknown unknowns »), les choses dont nous ne savons pas que nous ne les savons pas. Et, si l’on examine l’histoire de notre pays et d’autres pays libres, c’est cette dernière catégorie qui tend à être la plus difficile. »
Il ajouta :
« Ainsi, les personnes qui ont l’omniscience nécessaire pour affirmer avec une grande certitude que quelque chose ne s’est pas produit ou n’est pas susceptible de se produire ont des capacités qui sont... Quel était le mot que vous avez utilisé tout à l’heure, Pam ? » Et, la journaliste interpellée de suggérer qu’il tourne autour du pot pour éviter de répondre de manière factuelle à la question posée initialement : « Des libres associations d’idées ? » Et, Rumsfeld de se reprendre du tac au tac et de mettre les rieurs de son côté : « Juste. Ils peuvent faire des choses qu’il m’est impossible de faire. »
Le thème d’essayer de savoir ce que nous ne savons pas est de retour dans l’actualité. Les angles morts cognitifs nous empêchent de voir le monde tel qu’il est. Il y a une dizaine d’années, rapporte Gillian Tett, une journaliste du Financial Times, dans l’édition du week-end, le gouvernement suisse avait fait retirer les explosifs dont il avait précédemment fait miner routes, ponts et tunnels afin de dissuader tout envahisseur. Sans doute s’était-il laissé gagner au concept fukuyamien de la fin de l’histoire et du dernier homme et à la vision d’un village global merveilleux, où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Toujours est-il que ce n’est plus le cas.
Dans son rapport « La sécurité de la Suisse 2025 », le Service de renseignement de la Confédération fait état de ce que « la situation sécuritaire autour de la Suisse se détériore d’année en année » et « se dessinent les contours d’une confrontation mondiale entre, d’un côté, les États-Unis, et de l’autre, la Chine et la Russie ». Les autorités suisses, comme celles d’autres pays, s’efforcent désormais de reconstruire leurs défenses, analyse Tett, car ils se rendent compte qu’ils ont mal interprété l’avenir.
D’après la journaliste du FT, le SRC aurait aussi publié un document sur les angles morts cognitifs. Il déplore que nous sommes nombreux à ignorer les biais qui faussent le fonctionnement du cerveau humain. La matière a pourtant été popularisée dans le livre à grand succès, Thinking, Fast and Slow, paru en 2011. Il rendait compte des travaux de Daniel Kahneman (et Amos Tversky) qui ont bouleversé la présomption de rationalité de l’homo oeconomicus et valu au premier le « prix Nobel d’Economie » en 2002 (Tversky, lui aussi un psychologue, est décédé en 1996).
Ces travaux ont révélé que les individus utilisent des heuristiques et sont victimes de biais cognitifs. Ils ont sapé la prétention de la théorie économique de l’utilité espérée à décrire le comportement réel des agents économiques et, donc, à le prévoir (car si un modèle ne suffit pas à décrire, comment servirait-il à prévoir?).
Parmi les biais cognitifs les plus connus figurent ceux liés au jugement (le biais de confirmation ou la tendance à se fier à ce qui confirme nos croyances ; l’ancrage, la tendance à retenir la première info reçue ; l’heuristique de disponibilité, la surévaluation des événements qui nous sont proches), ceux liés au risque et à l’incertitude (l’aversion aux pertes ; l’effet de cadrage ou framing), ceux de nature sociale (le conformisme ; la pensée de groupe), ceux liés à l’interprétation (la rétrospection, l’attribution, la corrélation illusoire, le fait de ne pas tenir compte des données qui manquent et de confondre absence de preuve et preuve de l’absence, l’effet miroir de voir autrui comme on se voit), etc. Il en existe beaucoup d’autres.
Après tout, constate la journaliste du FT, 2025 a été une expérience traumatisante pour ceux qui ont partagé le zeitgeist de la fin du siècle dernier : l’histoire n’est décidément pas finie, la démocratie et le libre marché sont en recul. Comment donner un sens à l’histoire de notre époque ? Elle propose comme point de comparaison l’entre-deux-guerres au siècle dernier, lorsque les grandes puissances se disputaient l’hégémonie. C’est ce à quoi nous assistons avec les Etats-Unis, la Chine et la Russie, dit-elle. Ce n’est guère rassurant.
Entre-temps, y a-t-il moyen de se débarrasser de ses préjugés ? Le service de renseignement suisse propose quelques solutions : « soumettez vos convictions à des tests de résistance » ; « pensez en termes statistiques » ; « demandez-vous ce que vous savez et ce que vous ignorez » ; « faites preuve d’humilité intellectuelle », « déployez une pensée créative » et « soupesez régulièrement le contraire de vos hypothèses », afin de sortir du confort des chambres d’écho intellectuelles. Nous en aurons sans doute bien besoin en 2026. Meilleurs voeux.
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