Bitcoin : « Jusqu’ici tout va bien »
Hébétude des block-enchaînés face à la réalité.
Jemima Kelly n’y a pas été de main morte sur Alphaville, le blog réputé irrévérencieux et sarcastique du Financial Times, au ton moins formel mais au contenu aussi sérieux que le journal principal, comme il sied à tout ce qui touche l’argent, bref un blog de nature à piquer la sagacité amusée de votre palingénésiste et à enrichir d’un à-propos sa chronique BlinG, blonG, bloïnG ! qui traite de ce qui produit ce bruit typique, c.-à-d. la monnaie sonnante et trébuchante.
« Jusqu’ici tout va bien » est la phrase (qu’est censé prononcer un homme pour se réconforter à chaque étage pendant sa chute d’un gratte-ciel, avant qu’il n’atterrisse) extraite du film français La Haine sorti en 1995. Mme Kelly confie que cette image et ces mots se sont incrustés dans sa conscience pour la vie et l’aident à surmonter ses anxiétés – puisque jusqu’ici tout baigne, pourquoi s’en faire ?
Et, jusqu’ici, embraie-t-elle, les augures de l’univers du bitcoin s’en sont eux aussi bien tirés. Certes, continue-t-elle, le bitcoin a connu quelques dizaines de krachs plus ou moins importants, quelques centaines d’entreprises cryptographiques ont fait faillite et une masse de personnes ont perdu leur épargne, mais chaque fois que le bitcoin chute, il rebondit. Ceux qui en ont les moyens sont toujours là et, fussent-ils moins nombreux, ils croient que leur cryptomonnaie sacrée va vivre éternellement.
A son avis, ce ne sera pas le cas : « La confiance excessive des adeptes du bitcoin — ou plus précisément la confiance qu’ils affichent, essentielle au maintien de tout le système — a toujours été injustifiée, irresponsable et imprudente. Depuis sa création, le bitcoin est engagé dans une trajectoire qui le mènera à sa perte. » Elle écrit : « Splattered on the ground ». Imaginez le gars qui descend du building de 50 étages sans avoir pris la précaution d’emprunter l’escalier. Voilà qui a le mérite de la clarté.
C’est qu’en ce mois de février, poursuit-elle, le sol s’est méchamment rapproché. En effet, le bitcoin a connu son pire crash depuis 2022 après être retombé à 60.000 $, effaçant tous ses gains depuis la réélection de Trump en 2024 et ayant perdu plus de la moitié de sa valeur depuis son record de plus de 127.000 $ en octobre. La désespérance et un sentiment d’hébétude face à la réalité en deviennent palpables.
Le 5 février, un apôtre de la crypto, Balaji Srinivasan, ancien directeur technique de la plate-forme Coinbase, écrivit sur X : « Je n’ai jamais été aussi optimiste à propos des cryptomonnaies. Parce que l’ordre fondé sur des règles s’effondre et que l’ordre fondé sur des codes prend le dessus. Le prix à court terme n’a donc aucune importance. À mesure que le droit international s’effondre, nous aurons besoin non seulement de monnaies blockchain, mais aussi d’entreprises blockchain. À mesure que l’ordre d’après-guerre s’effondre, nous aurons aussi besoin d’un ordre d’après-Internet. Les États vont disparaître et le réseau prendra leur place. Nous avons besoin du capitalisme Internet, nous avons besoin de la démocratie Internet et nous avons besoin de la confidentialité Internet. Nous avons donc besoin de la cryptomonnaie. » Waow !
Michaël Saylor, l’éminence de la société Strategy dont il a déjà été question ici et dont le BTC est la raison d’être, a préféré l’humilité au charabia et, rapporte Jemima Kelly, a rappelé que l’industrie de la crypto bénéficie d’un important soutien à la tête de l’Etat, un « bitcoin president » bien décidé à faire de l’Amérique la capitale de la crypto. C’est bien là le noeud du problème, dit-elle : Trump a créé une réserve stratégique de crypto, pardonné des gens condamnés pour des délits et crimes cryptographiques, permis à ses compatriotes d’investir dans la crypto pour leur épargne-retraite, etc. Si même dans cet environnement propice, le bitcoin ne résiste pas, quand le fera-t-il ?
Sans doute le bitcoin n’est-il pas encore entré en vrille, conclut-elle, et serait-il présomptueux de se prononcer sur quand cela se produira. Ce serait vouloir prédire la fin d’une manie spéculative basée purement sur une croyance et, plus précisément, sur la croyance de certains en la croyance d’autres. Mais, la réserve de gogos se tarit. Les gens semblent finalement se rendre compte que les choses basées sur du vent n’ont aucune valeur. Et souvenez-vous, avertit-elle, que « ce qui compte vraiment, ce n’est pas la façon dont vous tombez, mais la façon dont vous atterrissez ».
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